Blog Vivian Maier - Pia Parolin

Sur les traces de Vivian Maier en Champsaur

Une histoire improbable


Textes et photos de Pia Parolin, 6 novembre 2019

J'ai rarement entendu une histoire aussi improbable que l'histoire de Vivian Maier. Ce n’est que par une série d’événements fort coïncidents que ses chefs-d’œuvre photographiques se sont révélés et ont enrichi les musées, les expositions, les livres.

Vivian Maier n'était pas photographe officiellement, et elle avait à peine développé quelques un de ses 120 000 négatifs. Elle n’a jamais montré ses photos, elle les rangeait proprement dans des boîtes. Son argent elle le gagnait comme nounou à New York et à Chicago entre 1951 et 1993. Elle se présentait avec un accent français en disant : "Je viens avec ma vie et ma vie est dans des cartons". Elle avait toujours son appareil photo avec elle. Dans les années 50 ce n'était pas courant, comme rien n'était habituel chez Vivian Maier.

C'était une grande femme avec les chaussures de taille 44, célibataire et sans enfant, qui se consacrait discrètement à sa photographie. Elle a vécu cela avec tant de passion et de perfection qu'elle est devenue une artiste et en même temps un témoin contemporain d'une valeur infinie. La chose la plus étonnante dans sa carrière, cependant, est que les négatifs avec les images, qu'elle n'a jamais vus elle-même, ont été achetés par hasard par un photographe de Chicago. Il cherchait de vieilles images de l'architecture de la ville et il a acheté à l'aveugle plusieurs valises contenant les affaires de cette vieille dame qui avait besoin d’argent. John Maloof a découvert un trésor.

Ce qui est merveilleux avec cette histoire, c'est qu'il a reconnu la valeur de ces clichés au lieu de peut-être jeter les photos contenant des portraits d'inconnus dans la rue. Grâce à cette découverte, Vivian Maier est maintenant considérée comme l’une des photographes de rue les plus doués. Mais il y a aussi le problème qu’aujourd’hui les images valent des dizaines de milliers de dollars et l’héritage n’est pas encore totalement compris. Les officiels aux États-Unis sont toujours à la recherche de proches éloignés, et le développement est bloqué pour le moment.

Aller et retour entre les Etats-Unis et la France

Inévitablement, les pistes mènent ceux qui s’intéressent à Vivian Maier vers Saint-Julien-en-Champsaur en France. La mère de Vivian Maier était originaire de ce village situé au sud de Grenoble, au bord des Alpes. A cette époque, l'austérité et la pauvreté étaient infinies et en 1910 les villages avaient perdu environ 80% de leur population humaine.

Il en va de même pour la famille de Vivian Maier, émigrée aux États-Unis en 1905. En 1926, Vivian Maier est née à New York. Seule avec sa mère, elle vint en 1932 à Champsaur. La maison familiale avec 15 hectares de terre était encore préservée. Pendant six ans, elle est allée à l'école ici et a été influencée par la vie rurale, qui contrastait beaucoup avec les grandes villes américaines. Ici, elle a appris le français, qu'elle pourrait bien utiliser par la suite pour chercher un emploi comme nounou aux États-Unis.

En 1938 sa mère est retournée à New York avec la fille de 12 ans. Ce n'est que lorsqu'elle a hérité de la maison familiale à Champsaur que Vivian Maier est revenue, pour la vendre. Elle vécut donc de nouveau à Champsaur un an et demi entre 1950 et 1951. "L'Américaine", comme l'appelaient les villageois un peu perplexes et un peu méfiants, se baladait à vélo à travers les collines, photographiant des gens dans les villages, très inhabituel pour une femme seule.

Comme elle prenait les photos d'en haut avec son Rolleiflex, elle a été capable de prendre des photos sans être remarquée. Le résultat de cette période est constitué de magnifiques portraits et de paysages représentant un monde dur et très pauvre qui la fascinait. Elle revint pour un autre séjour à la fin de son tour du monde en 1960, lorsqu'elle s’installa dans la ville voisine de Saint-Bonnet-en-Champsaur.

Tout se déroule à 20 km de la ville de Gap, avec son marché hebdomadaire et ses jolies petites rues, connue par des nombreux touristes car elle est la porte d'entrée des champs de lavande de Provence pour ceux qui arrivent du Nord. Cependant, aucune lavande ne pousse ici dans la haute vallée du Champsaur et, jusqu'à présent, il y avait peu de raisons pour qu'un touriste de passage de s’arrêter à Saint-Julien ou à Saint-Bonnet.

Où le temps s'est arrêté : Saint-Bonnet-en-Champsaur

Cela a maintenant changé et les touristes qui aiment la nature et la photographie devront forcement y passer quelques heures, voir des jours. Les paysages avec l'agriculture traditionnelle et les élevages bio sont magnifiques au borde du Parc National des Ecrins. Pour la plupart, les villages sont restés tels qu'ils étaient à l'époque de Vivian Maier, avec quelque nouveau bâtiment moderne ajouté. Les hommes boivent leur pastis comme toujours au bar du village, les femmes apportent des fleurs fraîches au cimetière. Plus de chats que d'enfants fréquentent les rues du village pittoresque.

En se promenant dans les rues tranquilles, l'âme de Vivian Maier flotte dans l’air. Les habitants de la ville qui remplissent l'église le dimanche regardent avec intérêt et distance les touristes photographes. Ils ne partagent pas forcement l'enthousiasme pour la photographie. Même si une place lui a été attribuée, Vivian Maier leur est toujours étrangère, bien comme les photographes touristes venus de loin sur les traces de Vivian Maier. D'abord sceptiques, ils sont immédiatement gentils et ouverts quand la conversation tourne au football ou au rugby.

John Maloof au Champsaur

L’histoire improbable de Vivian Maier, qui a attiré l’attention du public lors de la levée du trésor de John Maloof à Chicago, se poursuit ici, dans ces villages. À la recherche d'héritiers potentiels, Maloof a contacté le maire de Saint-Julien, ce nom de village ayant été enregistré comme le lieu de naissance de la mère à Ellis Island lors de l'immigration de la famille aux Etats Unis.

John Maloof voulait également connaitre la maison de Vivian Maier. Quelle chance, on sait aujourd'hui, qu'à l'époque Daniel Arnaud était maire du village. Avec son adjoint Alain Robert, ils ont non seulement pris note de la demande, mais ils étaient ravis, car les deux français étaient des photographes passionnés. Ils créent ensemble "L'association Vivian Maier et le Champsaur".

Alain met toute son énergie et son temps pour aller au fond de l'histoire de Vivian Maier et a ouvert la porte à la reconstruction de son histoire dans le champsaur. Lorsque j'ai demandé au maire de Saint-Bonnet de lui prendre le portrait, il était très sympathique et a laissé faire. Cependant, il ne partageait pas mon enthousiasme pour Vivian Maier.

Le magasin de photos de Saint-Bonnet

Le magasin de photographie de Saint-Bonnet existe toujours : c’’est ici que Vivian Maier fit développer certaines de ses photos à l’époque. Après le fils c’est le petit-fils du propriétaire de l'époque qui le tient aujourd’hui. À ce jour, il existe au même endroit et fait rêver qu’au sous-sol pourrait encore se trouver de vieilles planches de contact Vivian Maier cachées dans une boîte. Malheureusement, le propriétaire n’est pas trop intéressé à discuter du mystère américain avec une autre touriste curieuse.

C’est donc une autre petite pierre dans le développement improbable autour de Vivian Maier que John Maloof ait trouvé les quelques habitants fascinés par la photographie dans ces villages. Sinon, l'histoire de Vivian Maier aurait pu s’arrêter aux États-Unis pour toujours.

Alain et l’Association Vivian Maier et le Champsaur

Bien avant l'appel téléphonique de John Maloof, Alain Robert était déjà actif au photo club de Gap. Passionné de la photo et l’art, il a toujours fourni à son village des activités autour de l’art. Avec presque 80 ans, il a consacré sa vie à Vivian Maier depuis cet appel. Sans connaissance de l'anglais, il a organisé l'échange avec Maloof, venu en 2011 sans connaissance du français au Champsaur. En cadeau, Maloof a apporté 50 tirages originaux en noir et blanc des séjours en France de Vivian Maier.

Autour du Maire, Daniel Arnaud et des amis, Alain participe en septembre 2011à la création de l'association « Vivian Maier et le Champsaur ». Avec une patience incroyable, il a exploré avec Jean, Elisabeth, Daniel, Sylvie, Marie, Tony et d 'autres membres de l'association chacune des photos de Vivian Maier, qu'elle avait réalisées au Champsaur. Les emplacements ont été localisés, les personnes et leurs descendants identifiées. Un travail pluriannuel qui enrichit aujourd’hui les photographes du monde entier. Et tous cela de façon purement bénévole et parfois contre une forte résistance locale.

Le résultat, dont Alain peut être très fier, sont cinq parcours bien organisés, avec des brochures joliment conçues et des panneaux informatifs. Ils permettent aux touristes, randonneurs et photographes, mais aussi à la population locale, de suivre les traces de Vivian Maier, de visiter les lieux de ses photos, d'absorber l'esprit de ses photographies et de jouir la paix et la proximité dans un environnement merveilleusement calme.

  • Alain Robert

Maison de la Photographie Vivian Maier à Pisançon

Dans un musée pittoresque á Pisançon, Hameau du village de Saint Bonnet, sont exposées les estampes originales de la période Champsaurienne de Vivian Maier. Une paire de chaussures rouges et un chapeau noir à larges bords y est dans une vitrine. L'association à longtemps cherché des permis et des appréciations. Petit à petit, un musée d'histoire locale a été transformé en la "Maison de la Photographie Vivian Maier". De leurs propres mains, ils ont tout reconstruit, acheté des cadres et du mobilier, ont tout assemblé et conçu les textes.

Avec beaucoup d'idéalisme et de persévérance, et convaincu du pouvoir de l'art, le musée a ouvert ses portes au printemps 2019 et constitue aujourd'hui un lieu de pèlerinage unique pour quiconque apprécie Vivian Maier en tant que photographe, mais pas seulement. Les photos des années 50 sont à la fois de merveilleux témoins et des œuvres d'art. Et devant les chaussures rouges en taille 44, le passionné de photo de rue s’arrêt comme un catholique devant une relique papale à l'église. L’esprit de Vivian Maier flotte ici à travers les murs et inspire les randonneurs, les amateurs d’art et de photographie.

Du passé au futur

Grâce à l'énergie infatigable et à la persévérance d'Alain Robert et des membres de l'association, les habitants du Champsaur et toute l'humanité reçoivent un cadeau : un peu d'histoire en forme de documents photographiques qui est très précieux à l’époque actuelle. Il n’y a pas si longtemps, les gens des villages ont fui la grande faim et la guerre en Europe. Ils ont émigré par nécessité, ont été admis dans des pays dont ils ne connaissaient pas la culture et la langue, mais sont néanmoins restés connectés au pays d'origine de leurs parents.

Cela s'est passé en France, en Allemagne, en Italie, partout dans le monde il y a moins de cent ans. Vivian Maier a fait l'expérience de tout cela et l'a documenté avec ses photos. Le visionnage de ses photos suscite non seulement l'admiration pour ses images uniques, mais enseigne également l'histoire contemporaine, l'histoire de l'émigration et du changement, et soulève des questions sur la recherche de racines, sur la tolérance et la façon de gérer les changements.

Un voyage dans le temps avec Jacques à Saint-Bonnet

La visite d'un vieil ami d'Alain, Jacques, 99 ans, dans son appartement était comme un voyage dans le temps. Bien qu'il ne se souvienne pas d'une rencontre personnelle avec Vivian Maier, il représente la même époque de vie.

J’ai été impressionné surtout par la clairvoyance critique du presque centenaire, qui avait soigneusement découpé un article de journal français. Il s'agissait de l'afflux du parti d’extrême droite, le AfD, en Allemagne. Pendant des années, il avait travaillé comme prisonnier de guerre des Allemands. Et juste avant notre arrivée, il avait sorti un vieux livre sur l'histoire du pouvoir nazi pour mieux comprendre le présent. Peu de temps a passé, les choses changent à grande vitesse, et ce vieil homme sage reconnaît exactement les dangers potentiels dont nous ne sommes peut-être pas conscients, car nous les trouvons trop éloignés.

  • Jacques Ripard
  • Jacques Ripard
  • Jacques Ripard
  • Jacques Ripard
  • Jacques Ripard

Trop tard

Quel dommage que John Maloof soit arrivé trop tard. Lorsqu'il avait finalement retrouvé Vivian Maier en 2009, elle est morte dans la pauvreté juste quelques semaines auparavant. Elle ne saura jamais rien de sa célébrité. Maintenant, une maison de la photographie, situé au cœur de la province française doit raconter son histoire aux Européens.

Cette histoire de vie improbable nous amène á être pensifs en ce qui concerne la générosité et la clairvoyance, la question de l'origine et des racines. Cela stimule également notre pouvoir d'observation et nous encourage à photographier le quotidien qui nous semble tellement normal. Tout comme Vivian Maier nous a laissé sa documentation photographique astucieuse en silence.

L‘auteur

J'ai visité la vallée du Champsaur en novembre 2019, après avoir rencontré Alain Robert lors d'une exposition de photographies à Nice au printemps. Il m'a transmis son enthousiasme et sa curiosité pour les années françaises de Vivian Maier. L'opportunité s'est présentée avec un groupe de photographes autour des photographes de rue parisiens Jean-Christophe Béchet et Sylvie Hughes. Nous avons passé un long week-end sur place et avons utilisé les contacts personnels, les conversations, les repas prolongés et les promenades pour obtenir des faits et des émotions, prendre nos propres photos et enquêter sur des photos connues.

Je suis biologiste et photographe passionnée. Je suis né et j'ai grandi en Italie, j’ai étudié la biologie en Allemagne et j’ai passé de nombreuses années en Amazonie pour ma thèse de doctorat et habilitation de recherche. Après avoir été professeur à l'université de Hambourg pendant 15 ans, j'ai déménagé sur la Côte d'Azur en 2005 avec mes deux enfants.

J'ai toujours mon appareil photo avec moi depuis que mon père m'a donné un Minolta pour ma première communion à l'âge de 9 ans. J'ai commencé par la photographie de voyage, de paysage et de nature. Fin 2016, j'ai accidentellement découvert la photographie de rue et commencé à développer ma nouvelle passion. Avec mes photos, je tente de capturer la dynamique et les moments fugaces de la vie quotidienne.

Ma série colorée "Promenade Moments" a été lancée et primée en 2017. Elle est imprimée dans un livre de la maison éditrice Baie des Anges de Nice et fait l'objet d'une exposition en tournée par l’Europe.

Je suis la co-secrétaire de l’Antibes Photo Club. Je donne des conférences et anime des ateliers de photo dans plusieurs langues, j'écris des blogs et des livres pendant mon temps libre. Mon deuxième livre photo "Un dimanche matin à Nice" contenant des photographies de rue en noir et blanc vient d’être publié, en novembre 2019.

En tant que véritable Européenne, je suis fière de vivre la beauté de nos diverses cultures. Il est important pour moi de montrer et partager, à travers mes photographies, cette diversité et ses détails. De plus, je voudrais souligner que la diversité est un enrichissement et ne doit pas être perçue comme une menace. La peur de l’altérité et du changement devrait toujours céder le pas à la curiosité et à l’ouverture d’esprit. Je voie comme une grande richesse dans ma vie l’observation, la perception, le dialogue, l’apprentissage et l’adaptation.

"La vita è bella perché è varia"!

Pia Parolin

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